« Stu Mead, l’Indomptable » chroniqué par Esther Teillard, pour « Mauvais Genres », France Culture.

Chers auditeurs de Mauvais Genres, quelle immense joie que de présenter ce soir le Graal du mauvais genre : Stu Mead, le plus vilain garçon jamais reçu dans l’émission. Artiste brillant, parfaitement sulfureux, banni de la scène artistique pour cause farfelue, et aujourd’hui gracieusement remis à l’honneur par les excellentes éditions belges Or Bor, en tirage limité, avec une très belle préface de Xavier-Gilles Néret. Dans ce petit recueil, vous trouverez vingt reproductions des étranges scènes de Stu Mead, vingt peintures infernales qui décoifferont votre printemps.
Qui est Stu Mead ? Un peintre américain de soixante-dix ans, terré dans un atelier de Kreutzberg à Berlin. Un peintre fabuleux, controversé, mis à l’écart. Stu Mead, c’est le talent fou pour l’artiste discret, le déglingueur de bien-pensance, la couleur masochiste. Celui dont on dit que la peinture est crade : trop de nymphettes, trop d’animaux dans des positions équivoques. À cela, Stu Mead répond : « Mon travail rend les choses plus sales. » N’est-ce pas l’exacte définition de l’art quand il est bon ? Créer, c’est toujours salir, rendre dégoûtant notre quotidien immaculé. De Nabokov à Balthus, en passant par Lynch ou certaines orgies de Huysmans, Stu Mead est un diamant parmi les cailloux austères de l’art contemporain. Son univers dérange, car il défie toute morale, prend racine dans la fange, la vie secrète du fadasse voisin, les perversions du petit notable gris, l’univers inquiétant des chambres d’enfants, les rêves indélicats et les fantasmes avilissants. Ses toiles laissent une marque spongieuse, un goût rance, une odeur impure. On dit de Stu Mead que ses scènes sont problématiques, que les femmes y sont représentées sous des âges trop jeunes, des postures dégradées. Je dis que c’est absurde. Chez Stu Mead, l’homme est peu de chose face à la maîtresse femme. L’homme est dessiné petit, et diminué. Un nabot affaibli par la jeune Vénus, réduit en pâture, misérable et soumis. Dans les toiles de Stu Mead, des poupées délicieuses dansent sous des jets d’eau, une enfant embrasse un soldat en plastique, un bonhomme se vautre dans des escaliers sous les jambes galbées d’une femme sans visage, un colibri bleu se perche sur les épaules d’un homme sans qualités, des pauvres bougres sont chevauchés par des femmes sublimes. Le monde de Stu Mead est un monde bien bizarre, un monde de chanoines cruels et de corruptions colorées, un monde Mauvais Genres.
Il est important de rappeler que la campagne de harcèlement contre Stu Mead et la maison d’édition marseillaise Le Dernier Cri est tombée à la trappe. Campagnes, procès ou cancans de couloirs, chez Mauvais Genres nous continuons à adorer Stu Mead, à le défendre, le célébrer, le tatouer sur nos torses, car notre dicton favori est cette phrase du Marquis de Sade : « Je ne m’adresse qu’à des gens capables de m’entendre, et ceux-là me liront sans danger. »
Esther Teillard, chronique pour l’émission Mauvais Genres, France Culture, le 10 mai 2025.

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